C’est officiel, et cet article en est la preuve, Nuwave Science est de retour. Nous allons cependant changer de formule. On ne traitera plus ici de l’actualité high-tech et scientifique. Non ! Nous allons désormais réaliser des articles de fond. Nous aborderons cependant toujours les différents sujets d’une manière scientifique. Le but ne sera pas tant de vous livrer des connaissances brutes, que de réfléchir ensemble, et nous poser les bonnes questions sur les différents sujets traités. Pour me mettre en selle, j’ai décidé de m’attaquer avec vous à la question suivante : les émotions sont-elles le propre de l’Homme ? Par un souci de clarté, le terme animal sera par la suite utilisé pour désigner l’ensemble des espèces animales sauf l’Homme.

Les émotions des chiens dans « Vice versa »

LES ÉMOTIONS SONT-ELLES LE PROPRE DE L’HOMME?

Pour pouvoir répondre à une telle question, il est nécessaire d’analyser les termes qui la composent. Je vais partir du principe que tout le monde sait ce que sont les Hommes, et m’attarder davantage sur l’explication de ce qu’est une « émotion ».

Si nous voulions faire simple, nous dirions que l’émotion se définit comme la matérialisation de l’état d’esprit d’un individu lorsque celui-ci réagit à des stimuli internes (biologiques) et externes (environnementaux)… oui, ceci est une définition simple, voire simpliste. Et vous n’êtes pas là pour ça ! Derrière le concept d’émotion se cache en fait un phénomène complexe dont la compréhension nécessite l’intervention combinée de la psychologie et de la neurobiologie. Se contenter alors d’une définition simpliste et donc incomplète pourrait nous amener à traiter notre question initiale de manière tout aussi incomplète, voire erronée.

UNE ÉMOTION C’EST QUOI ?

Mais alors qu’est-ce qu’une émotion ? Pour dénicher une partie de la réponse, je vous propose d’aller voir du côté de notre bon vieux Darwin.

D’après Charles Darwin, les émotions seraient innées, universelles et communicatives. Elles seraient donc un héritage commun à toute l’humanité transmis par nos ancêtres. Elles auraient été sélectionnées et affinées au court de l’évolution afin d’aider les individus à s’adapter à leur environnement physique et social. Par exemple, en cas de danger, je peux ressentir et exprimer de la peur ; ma capacité à l’exprimer, sur mon visage notamment, est alors bénéfique pour mes compères, car elle leur donne l’indication de fuir, augmentant leurs chances de survies. Du point de vue évolutionniste, on voit donc dans les émotions un mécanisme d’adaptation, et donc à long terme de survie.

Les expressions et les émotions chez l’Homme et l’animal (Charles Darwin)

UNE ÉMOTION, COMMENT ÇA MARCHE ?

Il existe plusieurs théories sur le fonctionnement des émotions. La théorie des émotions de bases, très largement supportée par Robert Plutchik, célèbre psychologue américain mort en 2006, listait les émotions en 8 catégories : joie, tristesse, peur, colère, dégoût, surprise, l’anticipation et l’acceptation. Les émotions peuvent varier en intensité et semblent pouvoir se mélanger pour en créer de nouvelles. La fleur de Plutchik résume bien ces différents concepts, où chaque émotion est placée face à son opposé. Une étude cependant publiée en 2014 dans current biology, basée sur l’analyse des muscles du visage utilisés pour exprimer différentes émotions chez l’Homme, suggère cependant de ramener le nombre de catégories a 4 (la peur et la surprise, ainsi que la colère et le dégoût se manifestant dans un premier temps de la même manière).

La fleur de Plutchik
La fleur de Plutchik

La théorie de l’évolution cognitive stipule elle que l’émotion est le fruit des évaluations cognitives que l’individu fait au sujet de l’événement, qu’il soit externe ou interne, ou de la situation, qui initie l’émotion. Ainsi, contrairement à la théorie des émotions de bases, celle-ci suggère qu’il existe une genèse commune à toutes les émotions. Il est à noter la différence entre émotions et sentiments, qui pour ces derniers sont plutôt la conséquence sur le long terme des émotions.

Quoi qu’il en soit, peu importe la théorie adoptée, et donc, peu importe l’origine des émotions, il semble admis que les émotions majeures soient la joie, la tristesse, la colère et la peur.

LES ANIMAUX ONT-ILS DES ÉMOTIONS ?

On y arrive, ne vous inquiétez pas. Comme nous l’avons vu plus haut, les émotions auraient été héritées de nos ancêtres. Le caractère alors héréditaire des émotions nous permet de poser l’hypothèse suivante: les émotions pourraient être apparues pour la première fois chez un ancêtre commun à l’homme et aux espèces animales contemporaines. Cette hypothèse nous permet alors de nous poser de manière légitime les questions suivantes : les animaux peuvent-ils exprimer de la joie, de la tristesse, de la colère et de la peur ? Sinon, sont-ils capables d’exprimer autre chose? Existe-t-il une ligne imaginaire avec d’un côté les espèces capables de ressentir des émotions et de l’autre celles qui ne le peuvent pas?

Encore une fois, nous allons nous tourner vers Charles Darwin, qui fut un pionnier dans l’étude des émotions chez les animaux. Au court de ses travaux, il fut amené à suggérer que la différence entre l’Homme et l’animal ne résidait pas dans la capacité ou non à exprimer les émotions, mais dans le degré d’expression de ces émotions. Il y aurait donc eu une évolution graduelle entre les espèces.

S’il est difficile aujourd’hui d’affirmer ou d’infirmer l’existence d’émotions chez les animaux, c’est que l’étude de ces dernières est compliquée. Les principaux outils pour l’étude des émotions chez l’animal sont l’approche évolutive et l’approche neurobiologique. L’approche évolutive, favorable à l’existence d’émotions chez les animaux, permet de hiérarchiser les émotions au sein des différentes espèces. L’approche neurobiologique quant à elle cherche à déterminer l’existence de constantes mesurables pouvant être associées aux émotions. On notera aussi l’importance qu’ont eue la photographie puis la vidéo dans l’étude des émotions. Enfin, l’approche liée à l’observation uniquement peut nous induire en erreur. Sur la photo ci-dessous, on peut penser que ce paresseux exprime la joie au travers de ce qui nous paraît être un sourire. Mais ce serait faire preuve d’anthropomorphisme non objectif. De plus, cet animal peut être simplement en train de bâiller.

QUELQUES EXEMPLES

Les travaux de Cabanac ont montré que les iguanes, contrairement aux amphibiens (phylogénétiquement proche (c.a.d proche dans l’évolution)), préfèrent rester dans un lieu chaud plutôt que de sortir dans le froid pour se nourrir. De plus, ce comportement est associé à une montée en température de leur corps et à de la tachycardie. Deux activités physiologiques associées au plaisir chez d’autres vertébrés, notamment l’Homme. Les iguanes seraient donc capables de choisir une situation plutôt qu’une autre par plaisir, et le plaisir étant associé à la joie.

Une autre émotion très étudiée chez l’animal est la joie, généralement associée à l’activité du jeu. De nombreuses espèces animales jouent. De nombreuses études notamment chez le rat ont montré que plusieurs régions du cerveau et la sécrétion de dopamine sont liées à l’activité du jeu, ces mécanismes physiologiques étant notamment associés à la joie. Mais d’autres comportements associés à l’expression de la peine ont aussi été mis en évidence chez les dauphins, les éléphants ou encore les lions de mer, notamment suite à la mort de leurs petits.

QUE CONCLURE ?

L’association de l’étude du comportement animal et des sciences dites dures comme la neurobiologie semble être l’issue idéale pour collecter des conclusions fiables vis-à-vis de la manière dont existent les émotions chez les animaux. De nombreux travaux doivent encore être menés dans cette direction pour comprendre davantage comment les animaux expriment des émotions. La question à se poser n’est donc pas binaire (les animaux ont-ils des émotions oui/non) mais plutôt quelles sont les émotions auxquelles les différentes espèces animales ont recours et à quel degré les expriment-elles?

Si l’état des recherches actuelles nous pousse à penser que les animaux expriment des émotions, une nouvelle question se pose alors: ces émotions peuvent-elles sur le long terme faire émerger chez les animaux des sentiments ? Mais ceci est un autre débat.